Reynald Pedros : « Je n'avais jamais connu une telle douleur »
Le benjamin des Tricolores s'est battu pendant 90 minutes sur la pelouse du Parc des Princes. L'Amérique, lui, il y croyait, il l'a même aperçue. Battu, écrasé, laminé par la défaite, ses mots d'après-match touchent, comme sa détresse. Rencontre avec un joueur K-O debout.
BOUSCULADES et impatience, mercredi soir au Parc des Princes, dans la salle de conférences d'après-match. Ambiance épaisse et lourde, l'équipe de France vient de louper son retour chez les grands du ballon. Encore une fois, les Bleus devront se contenter du petit carré vert de leur poste de télévision pour participer à une coupe du monde de football.
Gérard Houllier quitte la salle, triste comme son duffle-coat. « Nous avons vécu le scénario le plus catastrophique qui soit. Les Bulgares n'ont eu que deux occasions, et... A une minute de la fin du match, nous avons le ballon à 80 mètres de nos buts et nous ne sommes pas capables de le garder. Je suis malheureux pour les joueurs. Ils peuvent avoir des regrets, pas de remords. » Puis le sélectionneur se lève, énervé par une question sur son avenir et quitte la salle comme chassé par la réalité tout à coup entrevue.
Les journalistes bulgares, tout à leur joie, emplissaient la salle de cris et d'embrassades, joyeux bonheur, inattendu et revigorant. Quelques joueurs tricolores se hasardèrent dans la cohue. Cheveux encore collés de la douche récente. Seul dans un coin, Reynald Pedros fixait le sol. Noyé dans son malheur, les yeux gonflés de larmes mal retenues, le benjamin de l'équipe laissait couler sa toute nouvelle tristesse.
« Je n'y crois pas encore. Impossible de réaliser. Tout paraissait tellement évident. C'est un coup du sort, ce deuxième but nous a tués. » Le regard du Nantais survole ceux qui l'écoutent, les questions l'effleurent mais il semble continuer un monologue intérieur. Spectateur d'un film qu'il n'a pas fini de se repasser. « On a été sérieux. Plus que face à Israël. On a beaucoup donné. C'est terrible. Jusqu'au bout, nous nous sommes battus. Entre nous, nous nous encouragions pour ne pas baisser, nous laisser aller dans les dernières minutes, ne pas craquer - Ouais, c'est bon, ça va aller, on va tenir ! -, puis ce but... »
Pas facile à vingt-deux ans, lorsque l'on est encore un bleu des Bleus, d'assumer une défaite que personne n'osait envisager. Surtout lorsque pendant quatre-vingt-dix minutes on s'est donné à fond, jamais rassasié de cavalcades et toujours affamé de ballon. « Ça fait très mal. Je sais que la défaite fait partie de notre métier de footballeur professionnel, qu'elle est une composante inévitable de cette vie, comme la joie, le bonheur de la victoire ou du but marqué lorsque tout le stade se lève et crie ton nom. Mais moi, je n'avais jamais connu une telle douleur, une telle déception. Je ressens comme une injustice mais en même temps c'est plus fort, encore plus dur, car inattendu, si soudain. Tout était possible, la Coupe du monde, quand même... La Coupe du monde c'est pas rien et puis, crac ! tout s'écroule. »
Les minutes défilent, les silences succèdent aux longues phrases monocordes, on écoute en silence cette émotion si rare en ce milieu. « Ça ne sert à rien de revenir en arrière. Désormais, c'est fait, nous n'irons pas aux Etats-Unis. Faut assumer... Pourtant, je vous jure, aucun d'entre nous ne s'y voyait déjà. Nous étions conscients de l'enjeu, pas question de crier victoire avant le coup de sifflet final. Je crois que l'on a été sérieux. Bon, il faut passer à autre chose, parler de l'avenir. Lorsque Ginola est rentré, cela nous a apporté un petit plus. Je suis sonné, encore sous le choc. Dans le vestiaire, personne ne disait rien. Les anciens étaient muets, complètement éteints. J'avais l'impression que le film allait s'arrêter, que j'allais me réveiller de ce cauchemar et que, tout à coup, tout le monde allait se mettre à danser et que nous étions qualifiés. Que c'était une terrible farce. »
Un peu plus loin, des Bulgares chantent encore leur plaisir et le début d'une aventure qu'ils imaginent forcément longue et belle. Reynald Pedros lève les yeux, indécis. Doit-il partir comme ses camarades, quitter cette salle pour retrouver les autres joueurs et peut-être terminer la soirée avec eux ? Il ne sait pas. Rien de prévu. Ou bien rester là et continuer de parler ? Comme ça, pour rien, juste pour parler et sans doute parce que ça fait du bien. Malgré tout.
« On dit que la défaite apprend quelque chose. Moi j'aurais préféré apprendre aux Etats-Unis. Il va falloir oublier. Il y a le club, heureusement, les amis, les proches. Je vais rentrer à Nantes. En championnat aussi c'est dur de perdre dans les dernières secondes, mais là... Bon, reste à se bagarrer, prendre les choses à bras-le-corps, recommencer. Je crois que le groupe restera soudé. C'est vrai, je suis le plus jeune... Mais même à vingt-deux ans, ça fait mal. Bien sûr, je pense déjà à la prochaine. Celle-là on l'organise, alors on sera là... Mais ce but, quand même... »
FABRICE LANFRANCHI.
http://www.humanite.fr/journal/1993-11-19/1993-11-19-688644
FRANCE/BULGARIE
France : Cantona (32), reprise de volée de 6m à droite, après une remise de la tête aux 16m par Papin d'un centre de la droite de Deschamps.
Bulgarie : Kostadinov (37), Kostadinov (90)
Les équipes
FRANCE
LAMA Bernard (Paris-Saint Germain F.C.)
DESAILLY Marcel (Milan A.C.)
ROCHE Alain (Paris-Saint Germain F.C.)
BLANC Laurent (A.S. Saint Etienne)
PETIT Emmanuel (A.S. Monaco)
DESCHAMPS Didier (Olympique de Marseille)
LE GUEN Paul (Paris-Saint Germain F.C.)
SAUZÉE Frank (Atalanta Bergamasca Calcio) puis >81 [2] GUÉRIN Vincent (Paris-Saint Germain F.C.)
PEDROS Reynald (F.C. Nantes-Atlantique)
PAPIN Jean-Pierre = (Milan A.C.) puis >69 [7] GINOLA David (Paris-Saint Germain F.C.)
CANTONA Eric (Manchester United F.C.)
BULGARIE
MIKHAILOV Borislav
KREMENLIEV Emil
IVANOV Trifon
KHUBTCHEV Petar
TZVETANOV Tsanko puis > 82 ALEKSANDROV Petar
LETCHKOV Yordan puis > 82 BORIMIROV Daniel
YANKOV Zlatko
BALAKOV Krasimir
KOSTADINOV Emil
PENEV Lyuboslav
STOITCHKOV Christo

